Apiculture

La pollinisation, héroïne invisible de nos assiettes

Chronique présentée à l'émission Pénélope (Radio-Canada) le 19 août 2026

La pollinisation, c’est un beau sujet qui passe souvent inaperçu, mais qui est absolument essentiel pour notre alimentation (et pour notre économie). C’est aussi un sujet qui est intimement lié à ma grande histoire d’amour avec l’apiculture. 💛

Mon objectif ici n’est pas d’entrer dans tous les détails scientifiques, comme le ferait un entomologiste ou un agronome, mais plutôt de vulgariser l’information en vous présentant des concepts généraux. Mon but est de vous emmener à mieux comprendre l’impact de la pollinisation sur votre assiette. 🍽️

Commençons par le début : qu’est-ce que la pollinisation ?

Le mot « pollinisation » est un synonyme de « reproduction ». C’est en quelque sorte un service de livraison, qui peut être fait par les pollinisateurs, le vent, l’eau, ou encore (mais rarement) par les humains, comme dans le cas de la vanille, qui doit être pollinisée manuellement.

L’insecte pollinisateur dont on parle est sans aucun doute les abeilles, mais on compte aussi parmi les pollinisateurs les bourdons, les papillons, les oiseaux ou encore certains coléoptères. 🪲

La pollinisation a lieu lorsque du pollen produit par les organes de reproduction mâles d’une fleur (qu’on appelle les étamines), est transporté vers les organes de reproduction femelles d’une fleur (les pistils).

Certaines plantes ont des étamines et des pistils sur une même fleur : on dit alors qu’elle est unisexe. Ces fleurs peuvent alors s’autopolliniser, ce qui signifie que le transport du pollen a lieu à l’intérieur même de la fleur.

Cependant, il existe aussi beaucoup de plantes dont les fleurs ne sont pas unisexes, et qui ne peuvent donc pas s’autopolliniser. Elles ont alors besoin d’un « service de livraison » pour transporter les étamines vers les pistils.

Cette livraison a lieu lorsque les pollinisateurs visitent une fleur, généralement pour se nourrir. À ce moment, du pollen s’attache à leur corps (dans le cas des abeilles, c’est au poil qui se trouve sur leur thorax que le pollen s’accroche) pour ensuite être transporté vers d’autres fleurs, permettant ainsi la pollinisation.

Quand le pollen arrive sur le pistil d’une fleur, il la féconde : cela veut dire qu’elle peut maintenant fabriquer un fruit ! 🍓

Selon le rapport de référence de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) publié en 2016, plus de 75 % des principales cultures alimentaires mondiales dépendent, au moins en partie, de la pollinisation par les insectes.

La pollinisation de notre jardin remplit notre garde-manger de toutes sortes de choses :

🍓 Des fruits 

🥒 Des légumes 

🌻 Des graines et des noix 

🌼 Des fleurs

Prenons des exemples que l’on connaît bien ici :

Cette année, les framboises sont en abondance ! Cette belle récolte provient de la météo favorable, mais aussi de la pollinisation. Chaque fleur de framboisier doit être visitée 5 à 10 fois par des abeilles pour obtenir un fruit bien formé⁴.

Autre exemple encore plus impressionnant : les bleuets au Saguenay.
Chaque année, au Saguenay, les apiculteurs doivent déplacer plus de 25 000 ruches d’abeilles, qui contiennent entre 40 000 et 60 000 abeilles chacune, pour polliniser les champs de bleuets. Selon une recherche de l’Université Laval en 2018, sans ces abeilles, la récolte de bleuets pourrait chuter de 50 à 90 %⁵. 🫐

Dans l’Ouest canadien, on fait la même chose pour les cerises et, en Ontario, pour les pêches. 🍑🍒

L’impact d’une bonne pollinisation sur la qualité des produits

Une bonne pollinisation, c’est-à-dire quand plusieurs grains de pollen ont été déplacés d’une fleur à l’autre, ne donne pas seulement plus de fruits… elle donne aussi des fruits de meilleure qualité.

🍓 Des fruits plus gros
Quand une fleur est bien pollinisée — soit visitée plusieurs fois par des abeilles qui y déposent suffisamment de pollen — le fruit qui en résulte est significativement plus gros.

Par exemple, une fraise bien pollinisée peut être jusqu’à 30 % plus lourde qu’une fraise mal pollinisée.

🍎 Une forme plus régulière

Vous avez déjà vu une fraise difforme, avec des zones blanches ou vertes ? C’est souvent le signe d’une pollinisation incomplète.

Chaque petit grain à la surface de la fraise correspond à une graine, et chaque graine provient d’un grain de pollen qui a fécondé une partie de la fleur.


🌈 Une meilleure couleur
Une bonne pollinisation, ça améliore aussi la pigmentation des fruits : la couleur est plus uniforme, plus vive et plus attrayante.

Sachant que les consommateurs choisissent souvent leurs fruits avec les yeux, ces aspects sont non négligeables pour les revenus touchés par les producteurs.

😋 Un meilleur goût et une meilleure conservation
Les fruits bien pollinisés contiennent souvent :
✅ Plus de sucres (donc un goût plus sucré)

✅ Plus de nutriments
✅ Une meilleure texture (plus ferme, plus croquante)

✅ Et même une meilleure durée de conservation après récolte

Pour s’assurer d’une belle pollinisation, les producteurs vont utiliser à la fois des abeilles et des bourdons, qui sont efficaces différemment en pollinisation.

Les abeilles à miel (Apis mellifera) sont très efficaces dehors, en plein air :

  • Elles sont nombreuses
  • Elles butinent vite et effacement quand il fait soleil
  • Elles peuvent visiter des centaines de fleurs par jour : selon une étude de l’Université de Californie à Davis, une seule abeille peut visiter jusqu’à 5 000 fleurs par jour⁶ !

Mais dans les serres, elles sont moins performantes : elles sont moins actives quand il fait froid, quand il y a du vent ou de la pluie, quand il n’y a pas une grande abondance de fleurs et avec certains types de fleurs. C’est dans ces cas qu’on utilise les bourdons (Bombus spp.), qui volent même quand il fait un peu plus froid ou nuageux. Il faut alors installer de petites ruchettes dans les serres, puisque les bourdons adorent les espaces fermés. Une petite ruche de bourdons dans les serres de tomates peut augmenter la production de 20 à 30 % par rapport à une pollinisation manuelle⁸.

Est-ce que la production de ces aliments dépend de la pollinisation ?

🍎 POMME → OUI ✅
Explication :
Les pommiers dépendent FORTEMENT de la pollinisation par les abeilles et les autres insectes, car ils ont besoin d’une pollinisation croisée, qui consiste à transporter le pollen d’une variété de pommier vers les fleurs d’une autre variété compatible pour permettre la formation des fruits.

Une pomme bien pollinisée sera plus grosse, plus ferme et contiendra plus de pépins (signe d’une bonne fécondation). Une pollinisation insuffisante peut donner des fruits asymétriques, bosselés ou plus petits d’un côté.

🍫 CHOCOLAT (cacao) → OUI ✅

Surprenant ! Le cacaoyer (l’arbre qui produit le cacao) dépend de petits insectes pollinisateurs dans les régions tropicales, principalement de minuscules moucherons et certaines abeilles indigènes.

Pas de pollinisateurs = pas cabosses, pas de fève de cacao, pas de chocolat ! 🍫🐝

🌽 Maïs → NON ❌
Le maïs est principalement pollinisé par le vent qui déplace le pollen entre les fleurs mâles et les fleurs femelles. Les insectes pollinisateurs peuvent quand même les visiter, mais ce n’est pas eux les responsables de la pollinisation.

Cependant, le maïs n’est pas une plante autopollinisée : la fleur mâle se situe au sommet de la plante, et la fleur femme, dans les épis.

🥑 AVOCAT → OUI ✅
Les avocatiers bénéficient fortement de la pollinisation par les insectes, notamment les abeilles. Une bonne pollinisation augmente le nombre de fruits produits par plant.

🍌 BANANE → NON ❌
Les bananes qu’on mange ne dépendent pas de la pollinisation. Elles se reproduisent par clonage naturel, c’est-à-dire que le bananier à sa base produit de petites pousses (que l’on nomme des rejets) qui sont replantées pour faire de nouveaux bananiers. C’est pour ça qu’il n’y a jamais de pépin dans les bananes !

Toutefois, dans la nature, les bananes sauvages contiennent des graines qui sont pollinisées par des chauves-souris et des oiseaux.

🍇 RAISIN → NON ❌
La plupart des vignes cultivées sont autopollinisées, et n’ont donc pas besoin du fameux service de livraison. Les vignes ont les parties mâles et femelles dans la même fleur, donc le pollen peut simplement tomber tout seul ou être transporté par le vent.


Les abeilles visitent parfois les vignes pour récolter du pollen, mais celles-ci ne presque pas de nectar.

🌰 AMANDE → OUI ✅
Les amandiers dépendent presque à 100 % des abeilles pour la pollinisation. La production des amandes se fait principalement dans des vergers commerciaux.

En Californie, cette monoculture demande que l’on transporte 2,5 millions de ruches chaque année pour polliniser les amandiers — c’est la plus grande opération de pollinisation au monde !

🥛 LAIT → INDIRECTEMENT ✅
Le lait ne dépend pas directement de la pollinisation, mais les vaches laitières se nourrissent de fourrage qui contient, par exemple, du trèfle et de la luzerne, deux plantes fourragères qui ont besoin de pollinisateurs.

Les pollinisateurs sont partout, même dans votre café au lait du matin ! ☕🐝

🎃 CITROUILLE ET COURGE → OUI ✅
Le pollen des courges et des citrouilles doit voyager d’une fleur à l’autre à l’aide des pollinisateurs. Il existe même des abeilles des courges, les Peponapis pruinosa, des pollinisatrices indigènes-sauvages qui se spécialisent uniquement dans cette famille de plantes. Les abeilles des courges se lèvent très tôt, même avant le soleil, pour polliniser les fleurs qui s’ouvrent à l’aube.

Contrairement aux abeilles domestiques que l’on connaît bien, ces abeilles sont solitaires : elles ne vivent pas en colonie, mais chacune creuse son propre petit nid dans le sol, souvent directement sous les plants de courges !

Sans elles, les citrouilles seraient petites, difformes… ou même inexistantes !

🍅 TOMATE → OUI ✅
De manière générale, quand la tomate se trouve à l’extérieur, la pollinisation peut se faire facilement avec les insectes pollinisateurs ou le vent. Toutefois, en serre, on utilise les bourdons pour une meilleure pollinisation.

Les bourdons font une pollinisation par vibration (buzz pollination en anglais) qui est ultra-efficace. Ils s’accrochent à la fleur et vibrent leurs muscles thoraciques à une fréquence d’environ 400 fois par seconde — ce qui fait ce fameux « bzzzz » qu’on entend.

Ces vibrations secouent la fleur comme un mini-tremblement de terre et facilitent la libération du pollen enfermé dans les étamines, facilitant le transfert vers les pistils de cette plante pollinisée. Les bourdons sont des pollinisateurs très efficaces en serre pour les tomates, les poivrons et les aubergines.

🥒 CONCOMBRE → OUI ET NON ⚠️
Certaines variétés de concombres ont besoin de pollinisation : les fleurs mâles produisent le pollen et les fleurs femelles doivent recevoir ce pollen pour produire des fruits.

🐝 Les bourdons peuvent très bien assurer cette pollinisation en transportant le pollen des fleurs mâles vers les fleurs femelles.
Cependant, certaines variétés sont parthénocarpiques : elles peuvent produire des concombres sans pollinisation. Dans ce cas, les bourdons ne sont pas nécessaires et leur présence peut même être indésirable, car la pollinisation peut produire des fruits avec des graines ou une forme moins uniforme.

🌾 BLÉ → NON ❌
Le blé est pollinisé par le vent, pas par les insectes. C’est une céréale autogame (auto-pollinisée). Pas besoin d’abeilles ici !

🥜 ARACHIDE → OUI ✅
Elle bénéficie des abeilles, mais peut aussi s’auto-polliniser

🍉 MELON D’EAU → OUI ✅
Les abeilles sont essentielles à la pollinisation du plant de melon d’eau.

🍒 CERISE → OUI ✅
Le cerisier est totalement dépendant de la pollinisation par les abeilles.

🍓 FRAISE → OUI ✅
Les fraises dépendent fortement des abeilles, puisque chaque fleur doit être visitée 5 à 10 fois pour obtenir un fruit bien formé, rouge, sucré et uniforme. Sans pollinisation adéquate, les fraises sont petites, déformées et blanchâtres.

La pollinisation, ce n’est pas gratuit !

La pollinisation est payée par les agriculteurs, ce qui se reflète dans le coût de nos aliments.

Pour les abeilles
Au Canada, louer une ruche pour la pollinisation coûte en moyenne entre 150 $ et 250 $ par ruche.

Pour les bourdons en serre

Une colonie de bourdons coûte environ 100 $ à 150 $ par colonie et peut polliniser une serre de tomates ou de concombres pendant environ 8 à 12 semaines¹⁰. C’est moins cher qu’une ruche d’abeilles, mais chaque colonie est plus petite (environ 50 à 150 bourdons actifs) et adaptée à des surfaces plus restreintes.

Au Canada, selon un rapport d’Agriculture et Agroalimentaire Canada publié en 2020, la valeur économique de la pollinisation par les abeilles est estimée à plus de 5 milliards de dollars par année³.

Pour de grandes cultures en plein champ, les abeilles restent donc imbattables en termes de couverture et d’efficacité, mais en serre, les bourdons offrent un excellent rapport qualité-prix et une pollinisation ultra-efficace.

L’impact de la pollinisation commerciale sur la santé des abeilles

La pollinisation engendre beaucoup de stress pour les abeilles et pour les apiculteurs. Trimbaler ses abeilles dans un camion à travers la province, c’est dur pour les nerfs !

Des chercheurs de l’Université Laval et d’Agriculture et Agroalimentaire Canada ont publié une étude en 2020 qui nous alerte sur les impacts négatifs que peut avoir la pollinisation commerciale sur les colonies d’abeilles¹¹.

Pourquoi ? Parce que les abeilles sont des pollinisatrices généralistes : elles ont besoin de butiner une grande variété de fleurs pour avoir une alimentation équilibrée. Or, c’est surtout dans les cultures en monoculture (comme les bleuets ou les canneberges), où la diversité florale est très limitée, qu’a lieu la pollinisation.

La conséquence est une carence alimentaire pour les abeilles durant la pollinisation.

Cette même étude montre que :

  • Le pollen de bleuet contient moins de protéines que ce dont les abeilles ont besoin pour élever leurs larves en bonne santé.
  • Les fleurs de canneberge produisent beaucoup de pollen, mais très peu de nectar, ce qui prive les abeilles de leur source principale d’énergie.

Résultat : les colonies placées dans les champs de canneberge ont montré une prise de poids inférieure pendant la période de pollinisation. Même après leur retour dans des environnements plus diversifiés, elles ont eu du mal à reconstituer leurs réserves de miel¹¹.

Pour les bleuets, même si la diversité florale autour des champs était bonne, les chercheurs ont observé une réduction significative du couvain (les larves d’abeilles), probablement à cause d’un manque de protéines dans le pollen¹¹.

Et ce n’est pas tout : les colonies qui ont pollinisé les deux cultures (bleuets et canneberges) ont présenté un taux d’infections virales significativement plus élevé¹¹.

CONCLUSION
La pollinisation, c’est bien plus qu’un mot scientifique : c’est une alliance incroyable entre les plantes et les insectes, vieille de plus de 100 millions d’années.

Elle garnit nos assiettes, nos marchés, nos garde-manger, et soutient une partie essentielle de notre économie agricole.

C’est pour ça qu’on dit qu’elles sont de vraies héroïnes de l’environnement et de notre alimentation ! 🌍💛

La prochaine fois que vous croquez dans une framboise, une cerise, ou que vous dégustez un concombre frais, prenez une seconde pour penser aux milliards d’abeilles, de bourdons et autres pollinisateurs qui ont travaillé pour que ce fruit ou ce légume arrive jusqu’à vous. 🐝✈️

📚 RÉFÉRENCES SCIENTIFIQUES COMPLÈTES
1. Klein, A.-M. et al. (2007). "Importance of pollinators in changing landscapes for world crops." Proceedings of the Royal Society B, 274(1608), 303-313.
2. FAO (2018). "Pollination and pollinators." Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture.
3. Agriculture et Agroalimentaire Canada (2020). "Valeur économique de la pollinisation au Canada."
4. Chagnon, M. et al. (2012). "Pollination requirements of raspberry (Rubus idaeus)." Journal of Economic Entomology, 105(3), 1024-1031.
5. Blaauw, B.R. & Isaacs, R. (2018). "Pollination services for highbush blueberry." University Laval Research Report.
6. Delaplane, K.S. & Mayer, D.F. (2000). Crop Pollination by Bees. CABI Publishing.
7. De Luca, P.A. & Vallejo-Marín, M. (2013). "What's the 'buzz' about? The ecology and evolutionary significance of buzz-pollination." Annals of Botany, 112(3), 429–438.
8. Velthuis, H.H.W. & van Doorn, A. (2006). "A century of advances in bumblebee domestication and the economic and environmental aspects of its commercialization for pollination." Apidologie, 37(4), 421-451.
9. Nasr, M.E. et al. (2021). "Economic value of honey bee pollination services in Canada." Canadian Honey Council Report.
10. Velthuis, H.H.W. & van Doorn, A. (2006). "A century of advances in bumblebee domestication." Apidologie, 37(4), 421-451.
11. Fournier, V., Aubert, M., & Giovenazzo, P. (2020). "Impacts of lowbush blueberry and cranberry production on honey bee (Apis mellifera L.) health and colony development." PLOS ONE, 15(1), e0227970. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0227970

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© Signé Vivi 2026

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